Ressources · April 2026

Effet carbone net des écosystèmes forestiers canadiens

De puits de carbone à source de carbone : comment des feux de forêt sans précédent ont inversé le rôle des forêts boréales du Canada dans le cycle mondial du carbone

18 min
Featured Analysis

  • Les forêts aménagées du Canada ont libéré environ 1 138 millions de tonnes d'équivalent CO₂ en 2023, en faisant une source nette massive de carbone — presque entièrement due à la saison record de feux de forêt qui a brûlé 7,9 millions d'hectares.
  • Le nord-ouest du Canada (Grand lac des Esclaves, TNO) a contribué à 61 % des émissions des feux, tandis que l'ouest du Québec a contribué à 15 %. Les deux régions ont connu une sécheresse et une chaleur exceptionnelles, la forêt boréale étant l'écosystème le plus vulnérable.
  • Les forêts du Canada passent d'un puits de carbone lié à la régénération à une source de carbone liée aux perturbations. Les projections climatiques suggèrent que les températures de 2023 seront typiques d'ici les années 2050, faisant potentiellement des saisons de feux extrêmes la nouvelle norme.

Les forêts du Canada couvrent environ 362 millions d'hectares, dont 230 millions sont classés comme « forêts aménagées » dans les rapports fédéraux. Pendant des décennies, ces forêts étaient considérées comme un puits net de carbone — absorbant plus de dioxyde de carbone par la photosynthèse et la croissance de la biomasse qu'elles n'en libéraient par la décomposition et les perturbations. Cette hypothèse a été fondamentalement remise en question. Selon le rapport annuel 2025 de Ressources naturelles Canada sur l'état des forêts au Canada, le flux net total de gaz à effet de serre des forêts aménagées et des produits forestiers du Canada a atteint environ 1 138 millions de tonnes d'équivalent CO₂ (Mt éq. CO₂) en 2023 — faisant des forêts du pays une source nette massive de carbone pour la première fois dans les relevés modernes. Cet article examine l'effet carbone net des écosystèmes forestiers canadiens en s'appuyant exclusivement sur des sources institutionnelles et évaluées par des pairs, avec une attention particulière aux variations régionales et à la saison des feux de forêt sans précédent de 2023.

La situation de référence : les forêts canadiennes comme puits de carbone

Avant l'intensification de l'activité des feux de forêt au début des années 2000, les forêts aménagées du Canada fonctionnaient comme un puits de carbone significatif. Les recherches publiées par des scientifiques d'Environnement et Changement climatique Canada (Curasi et al., 2025) démontrent que les écosystèmes terrestres canadiens sont un puits net de carbone depuis le milieu du XXe siècle, principalement en raison de la régénération forestière après les feux de forêt et l'exploitation forestière généralisés survenus avant 1940. Entre 2015 et 2020, les écosystèmes canadiens absorbaient environ 366 ± 88,6 térogrammes de carbone par an (TgC/an), selon une étude publiée dans Nature par Byrne et al. (2024). Les statistiques de carbone des forêts aménagées de Ressources naturelles Canada confirment que lors des années à faible perturbation naturelle — comme 2000 et 2001 — les forêts agissaient comme un puits net, absorbant respectivement 34,7 et 21,9 Mt éq. CO₂. Le bilan carbone a toutefois toujours été très variable. Les activités humaines dans les forêts aménagées (récolte, préparation des sites, régénération) ont constamment contribué à une source nette de 20 à 38 Mt éq. CO₂ par an au cours des cinq années précédant 2023. Les perturbations naturelles — principalement les feux de forêt et les infestations d'insectes — ont varié de 3 Mt éq. CO₂ à 294 Mt éq. CO₂ par an au cours de la même période, démontrant l'extrême volatilité du système.

La saison des feux de 2023 : un choc carbone sans précédent

La saison des feux de 2023 : un choc carbone sans précédent

La saison des feux de forêt de 2023 au Canada a été la plus destructrice de l'histoire enregistrée. Selon Ressources naturelles Canada, 7,9 millions d'hectares de forêt aménagée ont brûlé — plus que la somme des quatre années les plus touchées précédemment. L'étude évaluée par des pairs de Byrne et al. publiée dans Nature (2024) estime que 15 millions d'hectares ont brûlé au total à travers le Canada, soit environ sept fois la superficie brûlée moyenne au cours des 40 années précédentes (moyenne 1983-2022 : 2,2 millions d'hectares). Les émissions de carbone des feux ont atteint 647 TgC (fourchette : 570-727 TgC) selon les estimations d'inversion atmosphérique descendante. Ce chiffre représente environ quatre fois les émissions annuelles de combustibles fossiles du Canada (149 TgC/an) et est comparable à la production annuelle totale de combustibles fossiles de l'Inde (740 TgC/an). Le Service de surveillance atmosphérique Copernicus a confirmé que le Canada a produit 23 % de toutes les émissions mondiales de carbone des feux de forêt en 2023 — la part la plus élevée jamais enregistrée pour le pays. Le rapport 2025 de Ressources naturelles Canada a quantifié le flux net total de gaz à effet de serre à 1 138 Mt éq. CO₂, dont 1 070 Mt éq. CO₂ provenaient directement des feux de forêt. Le précédent record d'émissions des feux de forêt dans les forêts aménagées était de 292 Mt éq. CO₂ en 2021 — ce qui signifie que le chiffre de 2023 était 3,7 fois le record précédent.

Variations régionales : où le carbone a été libéré

Variations régionales : où le carbone a été libéré

Les émissions de feux de 2023 n'étaient pas réparties uniformément à travers le Canada. Byrne et al. (2024) ont identifié deux groupes d'émissions dominants avec des profils écologiques et climatiques nettement différents. Le nord-ouest du Canada, centré sur la région du Grand lac des Esclaves dans les Territoires du Nord-Ouest (environ 57-62°N, 110-125°O), a contribué à environ 61 % des émissions totales de carbone des feux. Cette région a connu un déficit de précipitations de 8,1 cm (27 % en dessous de la moyenne) et des températures exceptionnellement chaudes (+2,6°C au-dessus de la moyenne mai-septembre). Le paysage boréal plus sec de cette zone — dominé par l'épinette noire et le pin gris — est particulièrement vulnérable aux feux en conditions de sécheresse. L'ouest du Québec (environ 49-55°N, 72-80°O) a contribué à environ 15 % des émissions totales des feux. Cette région est généralement humide, mais a connu une sécheresse exceptionnelle en 2023, avec des précipitations de 23,7 cm (49 %) en dessous de la moyenne, combinées à une chaleur extrême et un déficit de pression de vapeur pendant juin et juillet. Les émissions restantes étaient réparties entre l'Alberta, la Colombie-Britannique, l'Ontario et d'autres provinces. Historiquement, l'Alberta et l'Ontario ont été les provinces les plus émettrices en termes de carbone forestier, représentant environ 38 % et 23 % du total national respectivement. La forêt boréale, qui constitue plus de 75 % de la superficie forestière totale du Canada, domine le bilan carbone national et est l'écosystème le plus vulnérable à l'intensification des feux liée au climat.

Le changement structurel : de puits à source

La saison 2023 n'était pas un événement isolé mais plutôt l'expression la plus extrême d'un changement structurel à plus long terme. Ressources naturelles Canada a noté que « les émissions élevées récentes des feux de forêt dans les forêts aménagées ne sont plus compensées par la repousse forestière des feux de forêt précédents, entraînant des émissions nettes dans l'atmosphère ». Les recherches de Curasi et al. (2025) — réalisées par des scientifiques d'Environnement et Changement climatique Canada, de Ressources naturelles Canada, de l'Université Carleton, de l'Université de Toronto et de l'Université de la Colombie-Britannique — fournissent les premières estimations physiquement cohérentes de l'ensemble des principaux réservoirs et flux de carbone pour le Canada. Leur analyse conclut que depuis le début des années 2000, les perturbations par les feux de forêt poussent les forêts canadiennes vers un statut de source de carbone, et que la poursuite de l'augmentation de l'activité des feux affaiblira davantage, et pourrait ultimement inverser, le rôle du Canada comme puits de carbone. Les projections climatiques renforcent cette préoccupation. Byrne et al. (2024) notent que selon les modèles climatiques CMIP6 et le scénario SSP 2-4.5, les températures vécues en 2023 seront typiques d'ici les années 2050. Si des saisons de feux de l'ampleur de 2023 (environ 4 % de la superficie forestière brûlée par an) deviennent la norme, toutes les forêts du Canada pourraient théoriquement brûler en un cycle de 25 ans — un rythme dépassant largement la capacité des écosystèmes boréaux à se régénérer et recapturer le carbone.

Conditions actuelles et perspectives

Au début de 2026, les forêts aménagées du Canada demeurent dans un état de vulnérabilité accrue. La dette carbone accumulée lors de la saison des feux de 2023 prendra des décennies à se résorber par la repousse naturelle, même dans des conditions favorables. Les saisons de feux de 2024 et 2025, bien que moins extrêmes qu'en 2023, ont poursuivi la tendance de superficies brûlées supérieures à la moyenne dans plusieurs provinces. L'approche du Canada en matière de comptabilité du carbone forestier distingue les émissions sous l'influence des activités humaines (récolte, régénération, suppression des feux) de celles associées aux perturbations naturelles hors du contrôle humain. En 2023, les activités humaines représentaient environ 20,2 Mt éq. CO₂, tandis que les perturbations naturelles représentaient 1 118 Mt éq. CO₂ — illustrant que le moteur principal du changement de bilan carbone est le feu de forêt, et non les opérations forestières. Les implications politiques sont significatives. Les stratégies de gestion du carbone forestier qui reposent sur des hypothèses de capacité de puits stable ne sont plus tenables. Des mesures d'adaptation — incluant une prédiction améliorée des feux, la gestion des combustibles et le reboisement stratégique avec des espèces résistantes au feu — seront essentielles pour atténuer les pertes de carbone futures. Cependant, le facteur fondamental est le changement climatique : des températures plus chaudes, des saisons de feux plus longues et des conditions de sécheresse plus fréquentes créent une boucle de rétroaction dans laquelle le feu libère du carbone, ce qui accélère le réchauffement, ce qui augmente le risque d'incendie.